Encyclopédie de la vue

  

Les ocularistes de la statuaire égyptienne


Les ocularistes de la statuaire égyptienne


L'oeil d'Horus

Peindre des yeux, c'est effectuer une représentation artistique sur une surface en deux dimensions, la couvrir éventuellement de couleurs ; cela pose beaucoup moins de problèmes qu'en scupture, où l'exigence des trois dimensions se heurte à plusieurs difficultés.

En effet, la cornée est transparente, elle est aussi le lieu d'un effet de miroir fin et précis, et le plan pupillaire, en grande partie support de l'expression du regard, est situé nettement en arrière.

 

Peindre des yeux sur une morphologie oculaire de surface sculptée convexe a été dans l'histoire le procédé le plus souvent utilisé, mais la peinture est labile et disparaît avec le temps il en résulte un regard à la fois vague, rêveur, et impersonnel, qui ne semble être apprécié que par les mentalités contemporaines.

L'effet de miroir fortement convexe peut être restitué par la mise en place dans une cavité plus ou moins arrondie ou ovalaire , rappelant la forme de l'ouverture palpébrale, d'un élément circulaire très bien poli, parfois composite, fait de verre, d'émail, de minéraux précieux. Les solutions proposées sont trés variées et mériteraient une étude à part. Mais reste la question de la transparence et de I'effet de profondeur lié à la chambre antérieure.

Nous étions récemment au Musée du Caire, et nous avons été intrigués par l'extraordinaire effet de réalisme des yeux que portent certaines sculptures : la légende veut que la vérité du regard entraînée par leur aspect aurait tellement stupéfait les ouvriers chargés de mettre à jour ces statues antiques qu'ils auraient d'abord eu peur, puis qu'ils auraient cru y reconnaître des proches, personnages vivants de leur entourage. L'effet du regard est saisissant de vérité, et il est tout à fait justifié de parler à leur sujet d'"un regard qui vous suit".

 

Nous nous sommes posé plusieurs questions au sujet de ces yeux qui sont de véritables chefs d'oeuvre de joaillerie :

quelle est l'origine de ces statues ?,
comment ont-elles été réalisées ?,
peut-on en tirer des conclusions sur les connaissances en anatomie de l'oeil à l'époque de l'ancien Empire?

 

Il est surprenant de constater que les statues que nous avons vues au Caire ont toutes été sculptées à la même époque, et qu'elles sont originaires du même lieu, que ce soit le couple étonnant du prince Rahotep (exceptionnel aussi par ses moustaches), et de sa femme, la princesse Nofert, sculptés dans du calcaire et peints, le prêtre Ka-Aper, surnommé "le Cheik-el-Balad" ou "maire de village", le jeune prince Nefer, que nous n'avons pu photographier correctement, et qui sont l'un et l'autre en bois de sycomore, enfin un scribe daté de 2475 avant Jésus-Christ, en calcaire lui aussi.

A cette occasion nous nous permettrons d'y ajouter le regard du fameux "scribe accroupi", découvert en 1875 par Mariette, qui est actuellement au Musée du Louvre : Il est de même facture et porte les mêmes yeux caractéristiques. Toutes ces oeuvres correspondent à l'époque de la fin de la IVe et à la Vème Dynastie (Ancien Empire).

Cette période, qui a duré de 2620 environ à 2200 avant Jésus-Christ, est la dernière de l'Ancien Empire, et a correspondu, après Pepi1er, aux règnes de Sahouré, de Djedkaré, de Izezi et de Ohnos.

L'Egypte a vécu là l'une des périodes les plus belles de son histoire, au moins en tant que civilisation: en effet, c'est alors que fut rédigé le papyrus médical d'Edwin Smith, que furent élaborés les grands textes des Pyramides gravés dans les temples et les accès aux tombeaux, que furent construites les grandes mastabas de Saqqara, que l'on découvre à l'ombre des pyramides de Chéops, Képhren et Mykérinos. Tous les exemples que nous citons viennent de cette zone géographique de fouilles.

Les archéologues ont montré que les ateliers de sculpture y étaient présents, et que s'y trouvaient de nombreux artisans, participant ensemble à la réalisation des oeuvres d'art : sculpteurs, polisseurs, peintres, orpailleurs, joailliers, bijoutiers, façonniers de pierres précieuses. On a pu parler de véritable école memphite de sculpture.

Une deuxième question se pose : comment sont façonnés ces yeux surprenants ? Comment ont-ils été composés pour obtenir un tel effet optique ? Dans un article daté de février 1997 de la revue "Pour la Science", le caractère composite de ces yeux enchassés dans les orbites a été bien étudié par A.Bouquillon et Guirrec Quéré avec l'aide d'un accélérateur de particules. Ils ont étudié les yeux du "Scribe accroupi" du Musée du Louvre. Ils indiquent que la chambre antérieure y est constituée par un cristal de quartz, fait de silicium pur (Si02), poli, parfaitement transparent et sans défaut. Il s'agit d'une véritable lentille plan-convexe, dont le but est à la fois de simuler la chambre antérieure de l'oeil, mais aussi d'agrandir l'image du plan irien. le diamètre de la cornée est d'environ 9 mm et le plan de l'iris est proche des dimensions de l'oeil humain.

 

Il existe un débord de la partie blanche autour de la cornée inférieure qui simule parfaitement le limbe, et induit une ombre périphérique saisissante de vérité, correspondant à l'angle irido-cornéen. Le limbe supérieur est caché par la paupière, ce qui est anatomiquement normal, et nous pouvons noter qu'ainsi le cristal a pu être enchâssé en étant glissé vers le bas,comme un verre de montre, puis maintenu en avant et en haut, par la sangle palpébrale métallique.

L'effet de miroir cornéen ainsi obtenu est excellent. Pour les auteurs cités ci-dessus, la face postérieure du cristal est recouverte d'une couche de matière organique qui donne à l'iris sa couleur gris-bleu. La pupille est suggérée par la présence d'un petit relief sombre de quelques millimètres au centre du plan irien, elle est vue plus sombre par contraste, et le grandissement assuré par la surface convexe donne une impression de vie intense au regard. Il devrait y avoir une petite cavité dans la face postérieure de la lentille camérulaire, correspondant au relief pupillaire.

 

Chez le "scribe accroupi" du Louvre, la pupille de chaque oeil est fortement décentrée vers le bas - nous n'en voyons pas la raison - ce qui n'est pas le cas des statues vues au Caire. Il est possible qu'il y ait eu une tentative d'enlèvement des yeux artificiels et que la remise en place ait été particulièrement laborieuse. La chambre antérieure est enchâssée dans un bloc de carbonate de magnésium, représentant la sclérotique recouverte par la conjonctive transparente. Des impuretés ferriques colorent cette dernière en lui donnant l'image de petits vaisseaux rouges.

A.Bouquillon et G.Quéré indiquent que la rougeur est accentuée au niveau de l'angle interne des paupières par de la peinture rouge. Nous n'avons pas constaté cet artifice au musée du Caire.

Le maintien de l'oeil dans la cavité orbitaire est assuré par un véritable sertissage : de larges griffes de cuivre soudées sur le côté s'enfoncent dans l'orbite et encapsulent l'ensemble du montage. Leur limite antérieure est visible au niveau du bord des paupières où elles dessinent une ligne épaisse vert sombre. Ce mode de sertissage n'est pas exceptionnel : il est habituellement rencontré dans l'inclusion de prothèses sculptées égyptiennes, quelqu'en soit la nature, par exemple l'émail (masque de Toutankhammon). La forme de la cavité qui simule l'orbite humaine est telle qu'il n'est pas possible de perdre l'ensemble. Nous sommes donc devant une variante particulièrement élaborée d'inclusion sertie dans une cavité orbitaire pré-établie.

On retrouve de nombreux exemples de ces prothèses orbitaires en place dans des statues égyptiennes, en émail comme dans le masque en or de Toutankhammon, ou en obsidienne comme dans l'extraordinaire objet de ciselure représentant une tête d'Horus.

Il y a d'autres exemples celtes, romains - (notons à ce sujet que le terme d 'ocularii, utilisé par les auteurs romains, ne correspond pas à des oculistes, mais à des fabriquants d'yeux artificiels, utilisés dans la statuaire, d'où la dénomination actuelle d'ocularistes donnée aux fabriquants de prothèses )-, grecs, comme au niveau du visage de l'aurige de Delphes, et romans au sein des figures des chapiteaux du moyen-âge; les pupilles y sont occupées par des pierre précieuses ou par du plomb.

Dans un grand nombre de ces cas, les statues ont perdu leurs pupilles ou leurs "prothèses". C'est aussi le cas des grandes statues de l'île de Pâques.

La représentation égyptienne qui nous a intéressé est cependant, de loin la plus proche de la véritable structure de l'oeil humain et de son segment antérieur. Nous ne l'avons pas retrouvée dans l'art plastique ultérieur à la Vème dynastie, sauf dans une seule autre statue, en bois, vue aussi au musée du Caire, datée de la XIIeme dynastie, et représentant le Ka du Roi Hor. (nous avons néammoins constaté que le cristal y était beaucoup moins transparent, et le montage beaucoup moins soigneux).

Nous pouvons donc supposer qu'une véritable école, singulière, isolée et à notre avis peu copiée par la suite a existé à Saqqara plus de deux mille cinq cent ans avant Jésus-Christ, dans les ateliers des rois bâtisseurs où l'on savait polir les pierres, et monter un sertissage complexe.

Peut-on vraiment suggérer comme nous avons pu le lire dans l'article cité plus haut, que les sculpteurs égyptiens étaient des ophtalmologues?

Cela nous semble fort hasardeux. Aucun document écrit de la cinquième dynastie ne permet de l'affirmer, car les connaissances en anatomie au cours de l'ancien Empire nous sont peu connues, bien que, comme nous l'avons souligné, ce soit l'époque des premiers documents papyriformes. De plus, la recherche - et la réalisation - de la plus grande vérité possible dans la représentation des yeux humains ne permet pas de supposer qu'il y ait eu là le témoignage d'une connaissance scientifique ou médicale. Enfin, et de plus, il n'y a pas trace dans la littérature, à notre connaissance, de trouvailles archéologique probantes permettant d'évoquer l'utilisation chez l'homme énucléé de telles prothèses au temps des pharaons. On sait que ces prothèses seront utilisées au moyen-âge.

Tout au plus pourrait-on conclure de la réalisation de ces oeuvres d'art que ceux qui les ont faites étaient de fort bons observateurs de l'oeil humain, chez qui le segment antérieur de l'oeil est directement accessible à l'observation, en même temps que d'étonnants joailliers, sachant polir des lentilles en quartz. Ils ne seront, à notre connaissance, pas égalés dans l'histoire, et c'est cette exception qui justifie, croyons-nous, cette communication.

 

Référence: BOUQUILLON A. QUERE G. Le regard du scribe . Pour la Science 232, p.27, 2 1997