![]() Lettre de Brisseau àl’Académie In: Brisseau Traité de la Cataracte et du Glaucoma 1709 p. 33-94 |
L’évolution de la notion de « Glaucoma
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Robert HEITZ,
Strasbourg
Rev jmm
12-12-2003
Introduction
Jusqu’à la fin du 17e siècle, les oculistes et les traités d’ophtalmologie désignaient par le terme de « cataracte » une membrane tendue en avant de l’orifice pupillaire, « constituée de filets ou toiles qui se forment dans l’humeur aqueuse et qui peu à peu en s’épaississant empêchent les rayons de la lumière de pénétrer dans l’œil jusqu’à la rétine ».
Le traitement de la cataracte consistait « à percer l’œil, à rompre la membrane et à l’abaisser dans le bas de l’œil derrière l’iris. L’œil récupère ainsi une vision » (1).
Le terme de « glaucoma » désignait une maladie du cristallin qui devient opaque et de couleur blanchâtre. Le glaucoma était censé incurable, car on ne peut pas rendre au cristallin sa transparence perdu.
Toutefois, au début du 18e siècle, ces idées, qui semblaient définitivement acquises, furent remises en question :
« quelques médecins soutiennes à présent que ce ne sont point des pellicules ou membranes qu’on abaisse quand on fait l’opération de la cataracte, mais que c’est le cristallin devenu opaque que l’on détache et qu’on range dans la partie basse de l’œil » (2).
En déchiffrant les procès-verbaux des séances de l’Académie Royale des Sciences et en les recoupant avec les publications de cette époque, il est possible de reconstituer le déroulement du processus qui a permis aux académiciens de se mettre en question et d’approuver les nouvelles théories de la cataracte après avoir été les plus ardents défenseurs des traditions.
Les premières mises en question (1705-1706)
La première mise en question des notions traditionnelles revient à Pierre Brisseau, chirurgien à Tournay. Il avait envoyé en 1705 une lettre à l’Académie des Sciences, où elle fut lue le 18 novembre de la même année, dans laquelle il affirmait que : « la cataracte est en réalité le cristallin devenue opaque et que lorsqu’on croit abaisser une membrane de devant le cristallin c’est le cristallin lui-même que l’on abaisse. » (3)

La lettre de Brisseau à l’Académie n’est plus conservée, mais elle a été publiée dans le Journal de Trévaux et elle est reproduite dans le « Traité de la Cataracte et du Glaucoma » publié par Brisseau en 1709 (4). Il y rapporte l’histoire d’un soldat de 35 ans atteint depuis longtemps d’une cataracte de l’œil gauche qui mourut à l’hôpital de Tournay. Le lendemain de son décès, il lui abattit la cataracte, préleva l’œil et observa qu’il avait abaissé le cristallin opacifié. La dissection de l’autre œil montrait un cristallin normal placé en son endroit habituel.

Lettre de Brisseau à l’Académie
18 novembre 1705 Registre des p-v p. 349 verso
L’Académie désigna deux de ses membres, Dodart et Méry, pour examiner le bien-fondé des affirmations de Brisseau. Vu que la rumeur s’était répandue qu’un autre chirurgien, Antoine Maitre-Jan contestait également les notions traditionnelles de la cataracte et qu’il préparait un traité sur ce sujet, Dodart lui demanda également son avis. La réponse fut lue à l’Académie par Méry le 17 février 1706 (5). Antoine y confirme que « la cataracte est une altération entière du cristallin qui perd toute ou partie de sa transparence ». Il décrit divers types de cataractes qu’il classe en curables et en incurables, mais n’apporte aucun exemple clinique (6).

Lettre d'Antoine Maitre-Jan
17 février 1706 Registre des p-v p. 49 recto
Suite à cette lecture, le physicien Philippe de La Hire prit la défense des positions traditionnelles avec l’argument que le glaucoma est incurable et que de toucher au cristallin entraîne irrémédiablement la cécité. La Hire avait fait des essais infructueux d’abaissement de cristallins d’yeux de bœuf et en conclut que tant qu’il existera des cas où les personnes à qui on avait abattu la cataracte pouvaient voir clair sans loupe, on ne leur a pas abattu le cristallin (7).

Philippe de La Hire
17 février 1706 Registre des p-v p. 52 verso
Sur ces faits, l’Académie déclara ce 17 février 1706 :
« Le sentiment le plus général de la Compagnie a paru contraire à celui de Messieurs Antoine et Brisseau et la raison la plus décisive est qu’il y a des gens qui voient même sans loupe après l’opération de la cataracte et par conséquence on ne leur a pas abattu le cristallin. » (8)

Le sentiment de l’Académie
17 février 1706 Registre des p-v p.55 recto