En 1856, un jeune chimiste, William Henry Perkin (1838-1907) essaya de synthétiser la quinine pour combattre le paludisme qui touchait les troupes anglaises stationnées en Inde. Ces essais l'amenèrent à oxyder un dérivé de l'aniline, l'allyltoluidine. Il obtint un précipité rouge-brun qui n'avait rien à voir avec la quinine mais qui éveilla la curiosité du chimiste.
ll venait de découvrir un colorant de bonne qualité pour les textiles, qu'il appela pourpre d'aniline, ou mauvéine. Ce fut la gloire et la richesse pour Perkin. Il venait d'inventer le premier colorant synthétique utilisable par l'industrie.
La reine Victoria porta une robe de soie mauve lors de la Royal Exhibition de 1862, et un timbre fut édité (le lilac penny), dans les mêmes tons. Ce fut la consécration pour le chimiste. L'impératrice Eugénie mit cette couleur à la mode car le mauve s'accordait bien à la couleur de ses yeux. Cela devint en France la couleur favorite de cette époque Napoléon III.

L'Allemagne pris le relais et développa une très importante industrie de chimie organique et synthétisa différents colorants. La France ne croyait pas dans le développement de cette chimie, ce qui entraîna un retard majeur. Berthelot ne croyait pas aux atomes, ce qui fut catastrophique pour l'industrie française.
Les chimistes allemands (société BASF) réussirent ainsi à synthétiser l'alizarine (de la garance) et inondèrent le marché avec ce produit de synthèse. Le gouvernement français soutint les producteurs de garance, mais il dut se rendre compte assez vite de la grande supériorité du produit de synthèse, beaucoup moins cher. En 1878 ils produisaient 500 tonnes de garance, alors que le produit de synthèse correspondait à 30.000 tonnes.
Ce sont toujours les chimistes allemands qui réussirent à synthétiser l'indigo, ce qui ruina toutes la filière de l'indigo naturel. La société BASF refit avec les anglais ce qui était arrivé aux français avec la garance. L'indigo de synthèse envahit le marché, malgré les efforts du gouvernement anglais pour privilégier l'utilisation de l'indigo naturel. Il est impossible de lutter contre le progrès. En 1897 l'Angleterre commercialisait 10.000 tonnes d'indigo naturel et l'Allemagne 600 tonnes d'indigo de synthèse. En 1911 les chiffres devinrent 870 et 22.000. Le colorant de synthèse avait vaincu. Actuellement la toujours présente société BASF détient 40% de la production mondiale.
En 1864, Eugène Chevreul publia Des couleurs et de leurs applications aux arts industriels, livre dans lequel il répertoria 14400 tonalités chromatiques des colorants naturels ou artificiels (aniline, mauvéine, alizarine, fuchsine, méthylène).
Un jeune allemand étudiant en médecine, Paul Ehrlich, trouva un peu par hasard de nouveaux médicaments en étudiant les colorants de bactéries. Il remarqua que certains étaient spécifiques et développa un colorant bactéricide appelé Salvarsan qui fut utilisé pour traiter la syphilis. Il était efficace, mais sa structure moléculaire était très différente de ce que pensait Ehrlich. Peu importe. L'étude des colorants ayant une forte affinité pour les protéines et susceptibles de détruire les germes, aboutit à la découverte des sulfamides, qui furent des médicaments majeurs pour la lutte contre les infections.
Au XIXème siècle les impressionnistes profitent des pigments de synthèse. Les prix diminuent beaucoup puisque le bleu outre-mer coûte dix fois moins cher que le lapis-lazuli.
Les impressionnistes apprécient souvent ces pigments nouveaux issus de la chimie moderne, qui donnent des couleurs éclatantes.
Dans l'art pictural on note souvent une dégradation sévère des pigments à cause de phénomènes physico-chimiques multiples. Les ultra-violets de la lumière, l'oxygène de l'air et l'humidité du support délavent souvent les teintes et dégradent les oeuvres d'art.
L'humidité est responsable par exemple, de l'altération de la Dernière Cène de Leonardo da Vinci. Pour peindre vite, le Tintoret à Venise, utilisa une matière qui contenait un pourcentage trop élevé de baume de Venise Il pouvait ainsi utiliser une peinture de bonne fluidité, mais cela entraîna un obscurcissement progressif, avec le temps, de certaines parties des tableaux.
Il y a tout de même quelques supports qui sont considérés comme quasiment insensibles au temps qui passe, les oeuvres exécutés sur des supports vitreux, comme les vitraux, les émaux ou les mosaïques. On peut citer aussi les peintures dans des matières mates non vernies, comme dans les tombeaux égyptiens, les enluminures des livres restés fermés, ainsi que les pastels, gouaches ou aquarelles restées à l'abri de la lumière.
Les matières à l'origine des changements de couleurs des tableaux sont surtout les vernis, les huiles siccatives et les baumes. Les vernis deviennent jaunâtres et modifient l'aspect général du tableau.
Rubens connaissait ces problèmes. Au moment d'expédier à Florence Les Maux de Guerre à son collègue Suttermans, il lui recommande "d'exposer le tableau au soleil et de l'y laisser avec des intervalles" car "les blancs pourraient jaunir légèrement".
![]() Original de Gauguin |
![]() Copie d'un élève |
Dans l'exemple ci-dessus on voit un fragment du tableau de Paul Gauguin "Dans les lys" qui a été peint avec une peinture à base d'un nouveau colorant de mauvaise stabilité, une laque à base d'éosine, alors que son élève dans la copie de dessous a utilisé un colorant traditionnel comme la laque de garance résistant à la lumière. On pense que l'élève n'aurait jamais osé modifier les teintes du tableau original, ce qui veut dire que la couleur rosée originale s'est transformée en bleu. Les examens physico-chimiques confirment cette hypothèse.
Certains tableaux de Van Gogh présentent le même problème, ce qui fait dire à Paolo Cadorin, spécialiste de la restauration de tableaux "Devrions-nous mettre des lunettes roses pour regarder ces tableaux ?"
Bondir de Gauguin à
Aki demande une certaine inconscience. Les images de
synthèse représentent de nos jours notre
quotidien et sont omniprésentes dans notre
société. Les peintres utilisent la
synthèse soustractive des couleurs pour
mélanger les pigments et obtenir des couleurs
variées. Les ordinateurs au contraire utilisent la
synthèse additive des couleurs, chaque point
pouvant être codé en fonction des trois
couleurs Rouge Vert et Bleu. C'est grâce à
cette possibilité que nous pouvons transmettre des
informations sur le net. Mais les couleurs sont
fonctions de nombreux paramètres (paramétrage
de l'écran, courbe gamma, sélection du point
blanc...). Il est probable que personne ne voit les
documents avec les mêmes couleurs que le
voisin... Que seront devenues ces images virtuelles
dans quelques siècles ? C'est là un
problème crucial qui se pose tous les jours aux
bibliothèques chargées d'enregistrer les
millions de documents qu'on leur soumet, comme la
Bibliothèque
Nationale de France. Nous espérons que l'utilisation
d'internet incitera les lecteurs à se
déplacer pour aller vérifier ce que sont
les "vraies couleurs", que ce soit au Louvre,
à Venise ou à New-York.

Aki (image de synthèse)
Film Final Fantasy
" Il me semble que cette couleur pense par
elle-même,
indépendamment des objets qu'elle habille "
Baudelaire, poète
Brusatin M. Histoire des couleurs. Champs Flammarion 1986 ISBN 2-08-081626-8
Cahiers du léopard d'or 4. La couleur Regards croisés sur la couleur du Moyen-Age au XXème siècle. 1994 ISBN 2-86377-125-6
Goethe Traité des couleurs. Triades Paris 1980 ISBN 2-85248-215-0
Conrad André Beerli Poétique & Société des couleurs. Essai sur la vie des couleurs entre elles et dans l'Histoire Georg Editeurs 1993 ISBN 2-8257-0473-3
Crone Robert A. A history of Color. Kluwer Academic Publishers 1999 ISBN 0-7923-5539-3
Garfield Simon Mauve: How One Man Invented A Colour That Changed The World Faber & Faber 2000.
Leid J. Lanthony P., Roth A., Vola J., Rigaudière F., Viénot F, Malbrel C., Saule--Sorbe H., Les dyschromatopsies BSOF 2001 ISBN 2-85735-097-X
Virtual Colour Museum Un excellent site en français, anglais et allemand. A voir absolument.
L'aventure de Perkin (en anglais, très bien fait)
Contribution au Traité des Couleurs de J.W. von Goethe (explorer le chapitre des liens)
Le secret des couleurs Collection Science pour tous. Chimagora 1997