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L'opération de la cataracte à travers
l'oeuvre de Rembrandt

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Du regard de Rembrandt sur la chirurgie oculaire

Nous avons sélectionné quelques dessins et tableaux de Rembrandt illustrant, non seulement la position du chirurgien auprès de son malade, mais aussi les différentes attitudes de l'un et de l'autre pour la pénétration sclérale de l'aiguille.

"Tobie guérissant son père de la cécité" - Rembrandt (1636).

Ce tableau fut pendant longtemps la propriété du duc d'Arenberg et se trouvait dans son palais de Bruxelles. Il est aujourd'hui à la Stattsgalerie de Stuttgart (fig. 1).

Le professeur Greeff eut immédiatement l'impression qu'il s'agissait d'une ancienne opération de la cataracte par abaissement du cristallin.

Il donna de la scène une description parfaite. Ce tableau est peint sur bois de chêne et porte la mention - Rembrandt, 1636. Il compte parmi les plus petits que l'artiste ait peint (0,48 m de hauteur et 0,39 m de largeur).

Longtemps attribué à Salomon Konnick, ce tableau est considéré aujourd'hui comme un véritable Rembrandt. Comme nous le verrons, il existe de nombreuses analogies avec plusieurs gravures également reproduites dans cet article. Il représente le vieux Tobie, assis à gauche, près de la fenêtre, sa femme lui tenant les mains sur les genoux, tandis que son fils en vêtement vert et turban blanc, lui soigne loeil aveugle avec un remède qu'il a ramené de son voyage. Son compagnon, l'ange, vêtu de blanc, aux ailes déployées, observe attentivement la scène. A l'arrière plan, à droite, on note un escalier tournant avec un fût au-dessous. Sur le banc, à côté du vieux Tobie, son fils a déposé ses vêtements de voyage et son poignard.

L'éclairage, dirigé sur le groupe principal, vient de gauche à travers la fenêtre. On a noté dans ce tableau la finesse de l'expression des personnages, tous orientés vers l'intervention chirurgicale que tente le jeune Tobie. Ce tableau s'apparente bien aux qualités de lumière et d'ombre des oeuvres de Rembrandt.

On connaît la filiation des propriétaires de ce tableau.

Le professeur Greeff donne une analyse de ce qu'il représente ; il s'agit vraisemblablement d'une maison du vieil Amsterdam dans le quartier pauvre. En témoignent les réparations multiples du toit, la rampe d'escalier en partie détériorée. Ce n'est certainement pas le cabinet d'un médecin ; tout au plus une pièce d'intérieur. C'est dans une atmosphère de lumière particulière que Rembrandt a composé sa scène chirurgicale : l'ordonnance pittoresque des meubles et l'éclairage sont uniques. Rembrandt a d'ailleurs utilisé plusieurs fois cet intérieur, en particulier dans deux tableaux qui se trouvent à Paris.

Le vieux Tobie, la tête renversée en arrière, est le plus directement éclairé par la lumière latérale. Les mains jointes sur ses genoux, retenues par sa femme qui l'observe avec infiniment d'affection. Les mains sont ainsi bloquées contre toute réaction instinctive pendant l'opération.

 

Le jeune Tobie se tient derrière le vieil homme, dans une attitude lui permettant d'intervenir sur l'oeil droit avec la main droite. Ceci est nouveau par rapport aux descriptions et aux gravures réalisées jusqu'alors. S'il tient à la main l'aiguille à cataracte, sa position lui permet d'intervenir au niveau de l'oeil droit sans aucune difficulté.

Ceci est contraire à toutes les illustrations que nous possédons concernant l'opération de la cataracte au MoyenAge où on supposait que le médecin était placé face au patient ; il fallait donc qu'il soit ambidextre, c'est à dire qu'il introduise, pour l'oeil gauche, aiguille de l'extérieur avec la main droite, et pour l'oeil gauche avec la main gauche.

Sur ce tableau, la main gauche du jeune Tobie repose sur le front ridé du vieillard au-dessus de l'oeil droit, comme le faisaient les opérateurs du XVIlème siècle pour soulever et soutenir la paupière supérieure.

Le professeur Greeff, ayant la certitude que la technique utilisée par Tobie correspondait bien à l'intervention de la cataracte telle qu'il l'avait vu pratiquer en Hollande, fit une recherche plus complète et examina toutes les esquisses du peintre représentant le même sujet. Nous réunissons ici quelques-unes de ces images que nous avons empruntées, non seulement à Greeff mais aussi au livre de Julius Held préfacé par W. Jaeger.

Sur l'esquisse se trouvant à l'Albertina de Vienne, on remarque l'attitude du jeune Tobie, au-dessus de l'épaule droite de son père, opérant l'oeil droit avec sa main droite (fig. 4).


Fig. 4 - Esquisse de Rembrandt (Musée de l'Albertina).

Sa mère, un lorgnon sur le nez, tient à la main un plat sur lequel doivent se trouver quelques instruments. La lumière pénètre par la fenêtre ouverte, les mains du vieux Tobie reposent sur les montants du fauteuil.

Sur l'esquisse qui était la propriété de Von Reinach, il semblerait au contraire que le chirurgien intervienne avec la main gauche sur l'oeil gauche. La position du fauteuil par rapport à la fenêtre semble peu favorable à la visibilité de l'oeil ; par contre, la main droite de l'opérateur placée sur le front paraît bien relever la paupière. Il faut remarquer aussi sur le nez de la femme de Tobie, ce lorgnon de bois qui fut un des premiers ancêtres du pince-nez (fig. 5).,


Fig. 5 - Esquisse de Rembrandt (propriété de Von Reinach).

En ce qui concerne l'esquisse au musée d'Amsterdam, on peut la rapprocher du tableau de Stuttgart ; en effet le fils de Tobie est placé dans une position correcte par rapport à l'oeil droit (fig. 6).


Fig- 6 - Esquisse de Rembrandt musée d'Amsterdam)

L'esquisse conservée à la propriété de Ziegerts peut correspondre, si l'on se réfère à la position de la main, à l'abaissement du cristallin dans le vitré ; la main gauche de Tobie tenant la paupière gauche ne paraît pas conforme à la technique habituelle (fig. 7).


Fig. 7 - Esquisse de Rembrandt (propriété de Ziegerts).

Il en est de même sur celle de Stockholm, pour laquelle on peut se demander si la scène ne représente pas plutôt des soins succédant à l'intervention. En effet, plusieurs personnages entourent l'aveugle, son épouse semblant lui essuyer la joue, la position de la tête n'est nullement favorable à l'opération, et enfin le jeune opérateur tient entre ses dents le stylet servant à perforer le globe. Les trois autres personnages paraissent discuter avec véhémence (fig. 8).


Fig. 8 - Esquisse de Rembrandt (Cabinet des estampes de Stockholm).

D'autres peintres, à la même époque, représentèrent cette scène, avec des techniques différentes. Parmi eux, le célèbre tableau de Bernardo Strozzi, actuellement à l'Ermitage de St-Petersbourg (Leningrad), a été réalisé à la même époque que l'oeuvre de Stuttgart. Cette toile, quoique parfaitement construite, paraît cependant peu réaliste : les paupières sont closes, ce qui rend difficile l'application de la bile. Toutes les diagonales de composition aboutissent à l'oeil opéré pour intensifier la réalité dramatique ; mais rien ne permet de dire qu'il s'agit là d'une technique chirurgicale d'abaissement du cristallin (fig. 3).


Fig. 3 - Bernardo Strozzi : "La guérison de Tobie".

L'eau-forte de Claussin, d'après Rembrandt, manque aussi de réalisme.

Tobie ouvre de force les paupières de son père, ce dernier ayant recouvré la vue fait une ultime prière pour remercier Dieu (fig. 9).


Fig. 9 - Eau-forte de Claussin, d'après Rembrandt.

Nous sommes heureux de constater qu'une intervention de cataracte pose aujourd'hui beaucoup moins de problèmes qu'au temps de Rembrandt ou même qu'à l'époque de Greeff !!