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Sur le plan artistique, l'histoire de Tobie a donné lieu à d'innombrables représentations picturales. Le dessin, mais aussi la peinture, ont permis de représenter les différentes phases de cette parabole, depuis la cécité initiale jusqu'à la guérison. Cependant, plus que tout autre, Rembrandt a consacré à ce récit tout un ensemble de dessins originaux.
En 1906, au cours d'un voyage à Bruxelles, le Professeur Greff de Berlin eut, pour la première fois, l'intuition que ce qu'il voyait sur le célèbre tableau de Rembrandt, appartenant à l'époque au prince d'Arenberg, pouvait correspondre à la technique chirurgicale par abaissement du cristallin telle qu'elle était réalisée quotidiennement depuis des siècles. Il fit alors une étude sérieuse de tous les dessins de ce peintre qu'il put examiner, ceux-ci étant conservés dans des musées très différents : Paris, Stockholm, Rome, etc. Cela lui donna la conviction que Rembrandt s'était inspiré, pour représenter ces scènes, de la technique opératoire qu'il voyait réaliser à Amsterdam chez ses amis chirurgiens ou ophtalmologistes.
Muni de tous ces renseignements, le professeur Greeff écrivit un texte, largement illustré par des reproductions de toiles, où il analysait non seulement le côté pictural, mais aussi et surtout, la technique chirurgicale. Dans son travail, il reconnaît que, si Rembrandt privilégia l'hypothèse de la cataracte comme cause de cécité chez Tobie, au lieu d'une maladie purement cornéenne, cela provenait de la traduction de la Bible par Luther, où le même mot peut correspondre au leucome cornéen ou à la cataracte.
Pour mieux comprendre cette scène, il convient d'abord de
donner quelques explications sur l'histoire de cette chirurgie.
L'opération de la cataracte par abaissement du
cristallin dans le vitré, pratiquée depuis de
nombreux siècles dans tout le Bassin
méditerranéen, aux Indes et en Chine,
était à ce moment là bien codifiée. On
peut lire le récit dans plusieurs livres du XVIe
siècle. Celui de Bartisch
est le plus connu, mais d'autres auteurs, en particulier
Pierre
Franco, Guillemeau, en ont décrit
toutes les étapes.
L'aiguille pénétrait en fait dans l'oeil au point qu'utilisent aujourd'hui les chirurgiens de la rétine pour l'accès dans le vitré. Ensuite, par un mouvement latéral de haut en bas, l'aiguille passait en avant du cristallin et l'abaissait en arrière. La technique opératoire était toujours représentée de la même façon, le médecin étant assis, face au patient, opérant l'oeil droit de celui-ci avec la main gauche, et l'oeil gauche avec la main droite.
Rembrandt montre pour la première fois dans ce tableau que, si l'oeil gauche du patient est opéré de face avec la main gauche, soit plus vraisemblablement avec la main droite, le chirurgien est alors placé derrière la malade.
Si dans les mains d'opérateurs sérieux, on pouvait obtenir des succès relativement durables, cette chirurgie, pratiquée par de nombreux charlatans, pouvait aboutir à des catastrophes ; témoin, le quatrin qui illustra le succès du Docteur Eisenbart (ce qui, mot à mot, veut dire Barbe en fer) :
et que les paralytiques voient. "
Il est certain en effet qu'une intervention pareille, que l'on continue à pratiquer aujourd'hui dans certains pays asiatiques ou africains, est loin d'être une merveille, car, si une amélioration se produit aussitôt que le cristallin cataracté est récliné dans le vitré, on observe dans les années suivantes des complications visuelles dues à des phénomènes secondaires (hypertonie oculaire, décollement, infection, etc.)
Le XVIIe siècle fut peut être plus que tout autre, le grand siècle de la Hollande. Si les productions artistiques sont bien connues et si la réalité économique, grâce à l'expansion maritime et coloniale va amener les Hollandais à la conquête d'un empire. On voit aussi se développer à la même période, dans cette nation agitée par les guerres politiques et religieuses mais animée d'une foi intense dans le progrès, et protégée par une certaine liberté de pensée, tout un ensemble de recherches concernant la philosophie, les sciences et la médecine. C'est l'époque où Descartes, quittant la France pour obtenir plus de liberté d'expression va redéfinir les lois de la réfraction, mettre au point tout un équipement optique de lunettes astronomiques, faisant suite aux premières découvertes de Janssen et Lipperhey à Middelburg.
C'est l'époque où l'étude de l'infiniment petit succédera pour l'homme à celle de l'infiniment grand, et où la réalisation du microscope fera suite à celle de la lunette astronomique.
Cependant, face à ces réalisations empiriques, l'approche philosophique fut, plus que dans tout autre pays, très importante en Hollande.
L'expérimentation précédait, mais quelquefois suivait la théorie. La science devenait essentielle pour l'étude de la nature.
Les propos de Robert Boyle, traduits en hollandais, prenaient dans ce pays une valeur particulière. Quand, avec un télescope on examine les étoiles ou les planètes, et avec d'excellents microscopes des objets juqu'alors invisibles, quand, enfin, avec l'aide de scalpels et mélanges chimiques, on étudie le livre de la nature, on s'extasie devant l'oeuvre du créateur: "Oh Dieu, que vous faites bien toute chose !".
La Hollande, lancée dans l'observation visuelle, dès octobre 1608 pouvait revendiquer, grâce à quatre hommes différents, la découverte du téléscope Ces travaux correspondaient aux découvertes équivalentes de Porta et Galilée, en Italie.
Il faut remarquer aussi qu'en ce temps, pour une nouvelle école de peinture, l'emploi judicieux de la lumière permettait de renouveler totalement l'étude des contrastes.
Contrairement à beaucoup d'autres peintres, et en particulier à son illustre compatriote Van Gogh, Rembrandt n'a laissé aucun texte expliquant sa démarche personnelle ; mais à travers ses 2 300 oeuvres, et en particulier ses 90 autoportraits, on peut affirmer que rares sont les peintres qui ont poussé la recherche de l'art visuel aussi scrupuleusement.
Leiden, l'université où il fit ses études, était alors une des meilleures d'Europe. Il n'eut certainement pas de contact avec Descartes, mais apprécia grandement la valeur philosophique de son enseignement. C'est là aussi sans doute que lui vint l'idée de représenter tout un ensemble de scènes bibliques avec des techniques particulières héritées du Caravage.
Rembrandt, bien qu'il ne se soit jamais rendu en Italie, avait cependant une connaissance excellente du Caravage, grâce à Lastman et à d'autres peintres hollandais, qui l'imprégnèrent totalement de l'esprit baroque des oeuvres du maître italien. La lumière tamisée éclairant indirectement le sujet sous différents angles, permettait d'obtenir des effets lumineux nouveaux mais surtout une plus grande précision dans le détail. Nous avons eu l'occasion de constater, à travers les oeuvres de Georges de La Tour, ou les dessins de Callot, que le caravagisme a, pour la première fois, apporté à l'ophtalmologie la notion des réalités pathologiques.
Il n'était pas étonnant que Rembrandt, dans ses toiles, reprenne aussi certaines scènes de techniques chirurgicales ou anatomiques qui pouvaient correspondre à des observations quotidiennes.
La force avec laquelle Rembrandt perçoit la réalité humaine quotidienne est particulièrement frappante dans la série des petites eaux-fortes réalisées à partir des années 1630.
Sous l'influence de Constantin Huygens, arbitre incontesté du goût hollandais de l'époque, Rembrandt retourna à Amstersdam en 1632. La grande métropole du Nord, alors en pleine expansion économique, était dominée par un vacarme étourdissant. La "Venise du Nord", aussi haute en couleurs que bruyante, intéressait moins le peintre que l'étude des caractères à travers les portraits, ou même la représentation de groupes.
Cela ne détournait pas Rembrandt des grandes scènes religieuses dont la violence se trouvait accrue par les lumières vives de l'art baroque. Dans le célèbre tableau "Samson aveuglé par les Philistins", offert par Rembrandt à Huygens, jamais ce désir de violence n'avait été aussi bien traduit. En l'étudiant, on peut véritablement retenir l'expression "crever un oeil" (fig. 2).

Il réalise là une oeuvre si cruelle que l'on peut penser qu'elle fut commandée par un particulier, mais destinée plutôt à une église ou à un musée. Holbein, chargé du même sujet par la mairie de Bâle, avait préféré un rayon lumineux concentré par une loupe pour détruire l'oeil de la victime.
Cette précision dans les détails nous permet de comprendre les innombrables essais que l'artiste réalisait sans cesse pour parfaire son oeuvre, tout comme ceux qui se sont intéressés à la psychologie humaine ont dû procéder à des études préparatoires nécessaires. Albi possède pour certaines toiles de Toulouse-Lautrec plusieurs dessins ou pastels étudiant telle ou telle attitude, exécutés avant de réaliser ou non l'oeuvre définitive. Rembrandt agit de même avant de peindre la toile représentant la guérison de Tobie.
On sait que l'artiste avait de multiples contacts avec ses amis médecins d'Amsterdam. Un chirurgien éminent, Nicolaas Tulp, régnait sur la ville. Cet homme aux activités multiples, riche, et de grande qualité, fut aussi bourgmestre et lecteur d'anatomie.
Nous connaissons le nom des sept médecins qui entourent le cadavre de la célèbre "Leçon d'anatomie", mais il n'y a malheureusement pas l'ophtalmologiste Van Meekren qui ne devint chirurgien que quelques années plus tard.
Ce fut lui cependant qui initia Rembrandt à la chirurgie de la cataracte et ce fut certainement par son exemple qu'il apprit ce qui était nécessaire pour réaliser cette technique. Par la suite, la transposition se fit naturellement dans la représentation de la technique de Tobie traitant son père.
