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Au commencement, en Occident, il y a la Bible. Parmi tous les récits dont le symbolisme est difficile à analyser il en est un cependant particulièrement vivant, et somme toute amusant.
C'est l'histoire du fils de Tobie guérissant son père de la cécité.
Tobie, juif de la tribu de Nephtali, vivait au Vlle avant J.-C. Il fut emmené captif à Ninive par Salmanasar, gagna sa confiance et devint son intendant. Il n'usa cependant de son crédit que pour soulager ses frères captifs.
Plus tard, Sennachérib le dépouilla de ses biens et donna l'ordre de le mettre à mort. S'étant enfui et réduit à se cacher, Tobie ne fut réintégré dans ses biens qu'à la mort de Sennachérib.
A l'âge de cinquante-six ans, il devint aveugle après avoir reçu accidentellement dans les yeux, pendant son sommeil, de la fiente chaude d'hirondelle. Par la suite, il envoya son fils en Médie pour réclamer à un parent 10 talents d'argent qu'il lui avait prêtés.
Guidé par un inconnu qui se révéla être l'ange Raphaël, le jeune Tobie fut attaqué sur les bords du Tigre par un poisson énorme qu'il tua et dont il mit à part le coeur, le fiel et le foie.
Arrivé à Ecbatane, il épousa la fille de son parent Raguel, Sara, bien qu'elle eût eu déjà sept maris étranglés par le démon Asmodée la première nuit de leurs noces. Tobie évita ce sort malheureux en passant avec sa femme les trois premières nuits dans la continence et la prière et en mettant dans le feu, suivant les prescriptions de l'ange, une partie du coeur et du foie du fameux poisson.
Ayant récupéré la somme que l'on devait à son père, il revint à Ninive avec sa femme. Il guérit alors la cécité de son père en frottant les yeux de celuici avec le fiel de poisson. Ce fut alors que l'ange disparut. Tobie le père vécut encore quarante deux ans, et mourut à cent deux ans, son fils recueillit l'héritage et termina sa vie plus jeune, à l'âge de quatre-vingt-dix neuf ans. Le livre de Tobie fait partie de l'Ancien Testament, et sans être cependant un livre canonique, a été traduit en latin par Saint Jérôme, d'après une version chaldaïque.
Autour de cette histoire relativement simple se greffe toute une série d'événements familiaux dont il serait trop long de donner le détail : jalousie de Tobie, aveugle, envers son épouse qui, pour satisfaire aux besoins du ménage, faisait du tissage ; présence d'une chèvre dont le lait réussit à nourrir la famille, et protection plus ou moins surnaturelle d'un ange qui accompagne le jeune Tobie dans tout son voyage. Enfin, on note toujours la présence d'un petit chien, symbole de la fidélité absolue au maître et de la mémoire affective.
La vie des deux Tobie, père et fils, a été traduite dans toutes les langues et a formé la base d'une confrontation sémiotique. Les textes judaïques parlent rarement de la cécité provoquée par le péché mais elle peut être une punition divine. Dieu peut aussi la guérir, ce que les hommes ne peuvent faire d'eux-mêmes.
Dans le Talmud, la responsabilité de la cécité de Tobie revient au médecin. On peut lire dans le récit de l'aveugle les paroles suivantes : "J'eus recours aux médecins pour qu'ils me guéris.sent, mais plus ils me faisaient prendre leurs médicaments, et plus mes yeux se voilaient à cause des leukomas L'ange Raphaël dit au jeune Tobie "Applique le fiel sur ses yeux et, lorsqu'il sentira une brûlure, ton père se frottera plusieurs fois les yeux d'un côté et de l'autre, il détruira de lui-même les taches blanches et il te verra"
Dans l'Antiquité, on considérait le fiel de plusieurs poissons comme un remède efficace contre la cécité, ce que rapporte Pline dans son "Histoire Naturelle". Si les Dieux ne soignaient pas directement la cécité, ils pouvaient cependant suggérer certains médicaments.
Le médecin peut bien entendu discuter d'un point de vue professionnel ce miracle de la cécité guérie. Il peut aussi y voir seulement dans sa représentation la qualité artistique.
Dans l'Ancien Testament, la guérison du vieux Tobie est le seul récit d'une action miraculeuse abolissant la cécité. Il peut paraître en effet très discutable que la simple projection de fiente d'hirondelle puisse par une action mécanique ou chimique produire une cécité immédiate. Au mieux, au-delà du fait surnaturel, il pourrait apparaître une ophtalmie aiguë due à l'infection se superposant à une cataracte sénile relativement banale étant donné l'âge avancé de Tobie. Celui-ci se trouvait dans la même situation que le prophète Abias, dont on dit dans le troisième livre des Rois qu"'il ne pouvait voir parce que la vieillesse avait obscurci ses yeux".
Dans les différents récits qui relatent la guérison de Tobie, il existe une certaine confusion sur la traduction des termes réels. Il est question parfois de laver les yeux avec le fiel du poisson et dans certains autres textes, en particulier dans la version grecque, on trouve : "sentant une douleur lancinante, il se frottera les yeux, touchera ainsi ses cataractes et il te verra".
Certains ophtalmologistes, ne voulant pas admettre un effet surnaturel, pensent que Tobie était atteint d'un pannus probablement trachomateux et que le fiel exerça une action curative telle que celle du "jequiritol" que l'on utilisait au début du XXe siècle. Pour Casanovas, le frottement énergique des globes oculaires détermina la luxation dans le vitré du cristallin cataracté. Dans ce cas, surtout si Tobie était myope, la vue se rétablit de façon subite et parfaite.
Les nombreuses guérisons d'aveugles dans le Nouveau Testament furent celles de Celui qui annonça : "Je suis la lumière du monde pour tous les hommes". Nous pourrions à la suite de ce récit relater les très nombreux cas de guérisons d'aveugles réalisées pai Jésus-Christ, mais cela n'est pas notre propos.
Par contre, de nouvelles hypothèses pathogéniques ont été proposées pour expliquer la guérison de Tobie, et la plus moderne, sinon la plus exacte, consisterait à admettre que, le fiel étant particulièrement riche en vitamine A, une kératopathie métabolique pouvait être guérie par cette application forcée.
Les récits bibliques sont si complexes et si difficilement analysables que le symbolisme semble la priorité du narrateur.
Cependant, la cécité était très fréquente en Orient, pour des motifs multiples, et pour les peuples de l'Antiquité elle était considérée non seulement comme une maladie, mais aussi comme une punition pour des fautes personnelles ou familiales.
En résumé, si l'on considère seulement le problème ophtalmologique, les causes qui paraissent les plus vraisemblables correspondent à une cécité par taie cornéenne superficielle ou par cataracte pathologique, abaissée dans le vitré par la friction mécanique forte sur l'oeil.
